Couverture de De Purs hommes
Lecture

De purs hommes de Mohamed Mbougar Sarr

En février, c’était notamment Mohamed Mbougar Sarr qui était à l’honneur du bookclub #Cemoiscionlit créé par Oxyne et accueilli chez Camille. Je n’avais encore jamais lu cet auteur et j’avais choisi un roman court pour le découvrir : De purs hommes, publié en 2018.

Résumé

Ndéné est un jeune professeur de littérature comparée à Dakar, légèrement désabusé. Lors d’une nuit d’amour avec Rama, son amante, il est confronté à une vidéo qui circule actuellement sur tous les téléphones du pays : celle qui montre une foule déterrant le corps d’un homme d’un cimetière.

Peu à peu, cette vidéo (et ce qu’elle représente) va hanter Ndéné. Il se lance alors dans une enquête pour découvrir l’histoire de cet homme. Mais cette obsession risque bien de lui couter sa place et peut-être même sa vie.

Ce que j’en ai pensé ?!

Je voulais m’endormir, ivre de jouissance. C’était raté. Il faut toujours sur cette terre une voix charitable qui vous veuille le plus grand mal : vous ramener à la sobriété.

Ce roman relativement court se lit comme en apnée : dès les premières phrases, l’auteur nous place au cœur de l’action, celle d’une étreinte qui se termine et la découverte de ce que l’Homme peut faire de plus horrible sur cette terre.

Les sujets abordés par Mohamed Mbougar Sarr sont durs, cruels, à la limite de l’incompréhensible quand on évolue dans un milieu occidental relativement ouvert [mais par ici aussi, l’obscurantisme et l’intolérance reprennent du terrain] : il témoigne de la manière dont certains choisissent d’utiliser la “culture” pour rejeter ce qu’ils n’approuvent ou ne comprennent pas. Et rejeter est encore un mot trop faible car dans le cas de l’homosexualité au Sénégal, il n’est pas question que de rejet mais surtout d’annihilation. Les homosexuels [surtout masculins] sont emprisonnés, battus, tués et on leur refuse jusqu’à une sépulture décente.

Avec De purs hommes, on suit une sorte de quête initiatique chez Ndéné qui, jusque-là, ne s’était jamais interrogé sur le sort réservé aux “góor-jigéens“. Il avait pris pour acquis le fait que “ce ne sont pas vraiment des hommes donc ils méritent le rejet”. Mais la discussion avec Rama et la quête qui va s’ensuivre lui font remettre cet “état de fait” en question. Quelque chose en lui s’est échappé et ne veut pas revenir dans sa cage. Au fil des pages, on voit sa pensée évoluer, ses convictions remises en question.

A travers la quête de Ndéné, l’auteur dénonce également le fonctionnement de l’université sénégalaise : les jeux de pouvoirs, l’intervention de l’État et de la religion dans la constitution des programmes ou encore l’immobilisme ambiant qui empêche les jeunes générations d’évoluer. Cela laisse place à quelques pages au vitriol qui m’ont fait rire plutôt jaune.

Le pouvoir religieux est également questionné, notamment à travers la figure du père de Ndéné qui est en lice pour devenir l’imam du quartier. Là encore, l’auteur nous montre les jeux de pouvoir qui ont lieu dans l’ombre, l’hypocrisie qui dégouline de partout et, surtout, la violence prônée par ces religieux à l’égard des homosexuels. Même la frange la moins rigoriste ne leur accorde aucun droit et souhaite les voir disparaître. On est bien loin du “Aime ton prochain” [je ne sais pas trop s’il y a un équivalent à cette expression dans le Coran, désolée pour mon ignorance à ce sujet].

Mon noble père croyait encore au fair-play et à l’amitié devant le pouvoir. C’était un crétin, un crétin droit et juste, oui, mais un crétin néanmoins.

L’auteur nous offre également de magnifiques réflexions sur le deuil, à travers la mère du jeune homme déterré dans la vidéo. Ces pages sont absolument sublimes : elles comparent notamment le deuil à un labyrinthe. Certaines réflexions ont fait écho à ce que j’ai pu entendre dernièrement chez Vinciane Despret [et vous savez que j’aime ces heureuses coïncidences].

… : faire le deuil de quelqu’un, c’est tenter de transformer son propre chagrin en un moyen de connaissance, en une voie pour reconstruire en nous le monde du défunt, le rebâtir comme un temple ou un palais, et en arpenter ensuite les couloirs perdus, les passages dérobés, les pièces secrètes, pour y découvrir des vérités auxquelles nous étions aveugles lorsqu’il vivait. Un seul être vous manque, et tout est repeuplé : telle devrait être la morale du deuil : tel devrait être le cœur de la solitude des survivants…

Enfin, ce que j’ai aimé le plus dans ce roman, ce sont les figures féminines qu’il nous propose. Car l’ouverture, l’amour et les remises en question de cette culture qui rejette l’Autre viennent principalement des femmes qui croisent la route de Ndéné. Que ce soient des amantes, des amies ou des figures plus maternelles, toutes montrent à leur manière qu’une autre voie est possible, qu’il faut juste trouver le courage au fond de soi pour la suivre. Who run the world ?! Girls !

Pour ce qui est de la langue, on peut parfois s’étonner de voir se côtoyer des termes désuets, des mots rares appartenant à un registre relativement élevé avec une certaine vulgarité. C’est original [et personnellement, j’aime toujours apprendre du nouveau vocabulaire donc je dis oui !].

Alors que je n’attendais rien de particulier de ce roman, ce fut une sacrée claque qui m’a donné envie de suivre davantage le travail de cet auteur. D’ailleurs, à la suite de sa lecture, j’ai enchainé l’écoute des trois épisodes de Bookmakers consacré à l’auteur, qui m’attendaient depuis des mois. Ils m’ont convaincue de poursuivre ma découverte de sa bibliographie.

Infos pratiques

  • Titre : De purs hommes
  • Auteur : Mohamed Mbougar Sarr
  • Année de publication : 2018
  • Édition : Le Livre de Poche, 2021
  • Nombre de pages : 189 pages
  • Genre : contemporain
  • Challenges : #Cemoiscionlit, Petit mois, petites lectures

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