Sortir de la maison hantée : comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes de Pauline Chanu
Qu’est-ce qui se cache derrière la soi-disant folie féminine et qui gagne à la convoquer ? Ce sont les principales questions auxquelles répond Pauline Chanu dans Sortir de la maison hantée.
Dans cet essai, la journaliste, qui avait déjà réalisé un épisode de podcast sur France Culture à ce sujet, commence par revenir aux origines de l’hystérie. Elle y décrit le lien que la « médecine » fait depuis des siècles entre l’utérus et le cerveau féminins. A les croire, la plupart de nos problèmes proviendraient d’un dérèglement de notre matrice et les plus susceptibles de développer des troubles, ce sont évidemment ces bonnes à rien de nullipares qui ne rééquilibrent pas leurs humeurs en enfantant ! [#traduisonsles]
Au-delà de l’aspect médical, l’autrice s’attache à retracer l’histoire de l’hystérie à travers les siècles afin de déterminer, pour chaque période, qui étaient ces « folles » et comment on les « soignait ».
C’est là qu’un premier fil se détache : souvent, les femmes dites « folles » étaient en fait des femmes qui sortaient des carcans bien délimités de la féminité. C’étaient des femmes qui souhaitaient vivre de manière indépendante, développer des connaissances propres ou un certain talent artistique, qui refusaient de (ou ne pouvaient) devenir mère, etc. C’est ainsi qu’on les a qualifiées de folles, de sorcières, de possédées par le diable, etc. Et le traitement était bien souvent de les enfermer ou de les torturer, que ce soit dans des couvents, des asiles ou des maisons de redressement pour jeunes filles. Au XIXe siècle, Charcot est arrivé et a mis un mot sur cette « folie », qui ne serait finalement qu’une maladie : l’hystérie. Il a alors cherché la gloire en soignant ces femmes dans la désormais tristement célèbre Salpêtrière.
Mais aujourd’hui encore, certaines femmes sont catégorisées comme « folles » ou « hystériques » : ce sont les militantes politiques que l’on veut silencier, les personnes queers qui refusent de rentrer dans le moule hétéro, les personnes noires qui refusent l’oppression blanche, les mères qui dénoncent les violences conjugales ou incestuelles qui se déroulent derrière les murs de leur maison, etc.
Dans cet essai très documenté, Pauline Chanu développe tous ces cas de figure et détricote les mécanismes de silenciation. Pour ce faire, elle s’appuie sur de nombreux essais mais aussi sur des œuvres de fiction ou des témoignages, que ce soit d’expert·es ou de personnes concernées. Sortir de la maison hantée est un ouvrage très riche et dense, qui se lit néanmoins très facilement [du moins, pour ce qui est du style, le fond est plus difficile à digérer]. L’autrice nous invite également à découvrir un pan de son histoire personnelle qui vient éclairer son lien avec le sujet.
Mais c’est aussi un ouvrage qui m’a mise en colère [car oui, n’en déplaise à certains, les femmes peuvent être légitimement en colère] pour toutes les horreurs et les injustices qu’il décrit, dont certaines ont encore cours aujourd’hui. Il m’a appris à déjouer certains discours qui ne servent qu’à dévaloriser la parole des femmes et SURTOUT, il m’a rappelé de toujours me poser cette question, quand j’entends parler d’une « folle » : « Qui a intérêt à raconter cette version de l’histoire ? » En effet, derrière toute « ex-folle », « tante ou mère folle », il y a toujours un homme violent qui est responsable de cette « folie » car la quasi totalité de ces femmes ont un jour, dans leur vie, subi des violences sexuelles, que ce soit dans l’enfance ou à l’âge adulte.
[Et venez pas m’attraper la veste avec un #pastousleshommes alors qu’on vient d’apprendre que, rien qu’en février, il y avait eu 62 millions de connexions sur le site d’une « académie du viol »].
Je n’ai pas décrit la moitié de ce que l’on peut trouver dans Sortir de la maison hantée car l’autrice y aborde aussi comment la psychiatrie fonctionne encore à l’heure actuelle, comment certain·es médecins tentent de changer les discours et les méthodes de soin dans le domaine de la santé mentale et bien d’autres choses, donc je vous invite à le lire pour vous rendre compte de ce grand mensonge qu’est l’hystérie féminine. Par contre, attendez-vous à avoir envie d’aller cogner dans quelques tibias !
Infos pratiques
- Titre : Sortir de la maison hantée : comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes
- Autrice : Pauline Chanu
- Édition : La Découverte, 2025
- Nombre de pages : 372 pages
- Genre : Essai
- Sur le même sujet : Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, Journal de la création de Nancy Huston
- Chez les copines : l’avis de Fanny



3 commentaires
mespagesversicolores
Même sentiment de colère qui m’a envahie à la lecture de ce livre… aaargh ! Envie de le faire lire au plus grand nombre!
Maghily
Pareil, mais j’ai visiblement pas été suffisamment convaincante jeudi soir, au bookclub!
(Mag et l’art de casser l’ambiance en soirée :D)
mespagesversicolores
On est ensemble! 😀 (je compte lire un extrait à l’apéro littéraire de la Bibliothèque, on verra s’il fait des émules…)