Elles_Alba de Cespedes
Lecture

Elles d’Alba de Céspedes

Au moment de choisir quels livres allaient m’accompagner pour ma semaine bretonne, mes mains se sont refermées sur Elles d’Alba de Céspedes. Était-ce vraiment une bonne idée de trimballer une briquasse de 600 pages en voyage ? Mon dos n’en est pas vraiment convaincu…

Résumé

Alessandra est une jeune femme d’une vingtaine d’années au moment où elle décide de faire le récit de son histoire. On la suit alors de son enfance, dans une famille modeste des Prati, jusqu’aux premières années de son mariage avec un prof d’université anti-fasciste.

Fille unique, bien qu’elle ait eu un grand-frère décédé avant sa naissance, elle reçoit une éducation à la fois stricte et traditionnelle mais teintée, du côté de sa mère, d’une vision très idéalisée de l’amour. Ce qui va bien évidemment influencer ses attentes envers les hommes et nourrir bien des déceptions…

Ce que j’en ai pensé ?!

Dans ce roman, la narratrice s’adresse directement à ses lecteurs et lectrices, soulignant l’importance pour elle de raconter son histoire dans le détail, en partant de la relation particulière qu’elle a développée avec sa mère. Cela crée un récit de plus de 600 pages, écrit au « je » qui nous donne accès aux pensées les plus intimes d’une femme, depuis son enfance jusqu’au début de l’âge adulte.

Et c’est donc l’un des premiers points qui en fait sa modernité, car ce roman écrit dans l’Italie des années 40 donne la parole à une catégorie de personnes qui était encore peu représentées à cette époque-là : les femmes.

Alessandra s’attarde longuement sur les dynamiques familiales qui règnent au sein de son foyer : le père, fonctionnaire incapable de parler de ses émotions, même en période de deuil, qui s’attend à être servi comme un pacha par une femme quelle qu’elle soit [au long du récit, ce sera soit par sa bonne, sa femme, sa fille ou ses sœurs, en fonction de son évolution familiale]. La mère, prof de piano qui tient à garder une certaine indépendance financière et qui est malheureuse dans ce mariage étriqué où son mari ne la remarque que si le repas n’est pas servi au moment où il décide de passer à table ou quand il a besoin d’évacuer sa frustration en profitant de son « droit marital ». Sista, la bonne élevée dans la tradition religieuse patriarcale, qui a déjà l’air d’une vieille dame alors qu’elle ne doit guère avoir plus de 40 ans et qui sert cette famille en s’inquiétant régulièrement pour « le salut de l’âme » de ses deux maitresses. Cet équilibre bancal bascule le jour où la mère d’Alessandra rencontre le frère aîné de l’une de ses jeunes élèves. Elle constate alors qu’elle ne peut plus supporter de vivre dans cette triste vie qui ne laisse aucune place à l’amour.

Par le regard d’Alessandra, Alba de Céspedes témoigne de la vie de labeur que vivent les femmes dans la société italienne : toutes épuisées par le travail, l’éducation des enfants et le travail domestique. Le tout, sous le regard de maris qui n’imagineraient jamais lever le moindre petit doigt pour les aider. Pour autant, elle montre que certaines d’entre elles trouvent des échappatoires à cette vie sans saveur, avec le soutien bienveillant des anciennes.

Avant de rejoindre l’université, où elle fera la rencontre de son futur mari, Alessandra part vivre quelques mois dans sa famille paternelle, au cœur des Abruzzes. Là, sa grand-mère et ses tantes cherchent à lui faire abandonner ses idéaux au sujet de l’amour et son envie de réaliser de grandes études. Elles lui rappellent que sa place est au sein du foyer, auprès d’un mari travailleur et de leurs enfants. Toute cette partie m’a donné une impression de malaise : ces femmes ne cachent pas qu’elles ont elles-mêmes renoncé à leurs rêves et à leurs plaisirs [le chant, la musique, la peinture, …] pour embrasser cette vie laborieuse. Elles essaient de convaincre Alessandra que, malgré les apparences, ce sont les femmes qui détiennent le vrai pouvoir au sein du foyer, pour autant qu’elles acceptent ce rôle. Sa grand-mère, notamment, lui démontre à quel point les hommes de la famille sont des incapables mais sans pour autant remettre en question l’ordre des choses. C’est à la fois triste et révoltant à lire.

De retour à Rome, Alessandra doit faire face à de nombreuses difficultés : la 2e Guerre mondiale a éclaté, elle doit trouver un travail pour financer ses études et gérer toute l’intendance domestique chez son père, devenu grabataire en quelques mois, alors que Sista est repartie vivre en Sardaigne.

La seconde moitié du roman s’attarde sur sa rencontre avec Francesco, les premiers mois idylliques de leur relation, jusqu’au mariage qui vient sonner le glas de ses illusions. Dans cette partie, la politique prend une grande place dans le récit, Francesco étant militant anti-fasciste. Alessandra devient alors obsédée par le fait qu’elle ne parvient plus à communiquer avec son mari, qui a rapidement cessé de voir en elle autre chose qu’un élément du décor. C’est là qu’on entre vraiment dans l’analyse des sentiments de la jeune femme qui cherche tous les moyens pour retrouver l’amour et l’attention de son mari, jusqu’à prendre énormément de risques dans des missions de lutte contre le pouvoir fasciste. Elle aura d’ailleurs bien du mal à reprendre une vie bien rangée de femme au foyer, après la fin du conflit.

Ce roman, c’est aussi, malheureusement, celui d’une amitié féminine qui ne résiste pas aux rancunes causées par la vie conjugale. Alessandra et Fulvia sont amies depuis l’enfance mais après le mariage de la première, leurs liens vont s’effriter jusqu’à laisser place uniquement à la jalousie et à l’incompréhension mutuelle. Ce n’est clairement pas le meilleur exemple de ce qu’est censée être la sororité !

Alessandra parviendra-t-elle à sauver son couple ou va-t-elle se perdre dans ce mariage ? Je vous laisse le découvrir ! J’ai beaucoup aimé ce roman même si je lui ai trouvé quelques longueurs ! J’ai détesté à peu près tous les personnages masculins et j’ai eu envie de secouer l’héroïne à plusieurs reprises. Mais jusqu’au bout, je suis restée tendue pour découvrir comment tout cela allait se terminer. J’ai maintenant envie de lire le reste de la bibliographie de l’autrice, encore bien trop méconnue dans nos contrées !

Infos pratiques

  • Autrice : Alba de Céspedes
  • Titre : Elles
  • Traductrice : Juliette Bertrand (avec révision de Marc Lesage)
  • Édition : Folio, 2022
  • Année de publication : 1949
  • Nombre de pages : 648 pages
  • Genre : contemporain
  • Challenges : il s’agit de mon pavé du printemps

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