Le Deuxième Sexe
Culture,  Lecture

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir

Ce fut le gros challenge pas totalement prévu de ce #marsauféminin2021 : j’ai lu les deux tomes du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, dans le cadre du club de lecture d’Antastesia [oui, je suis complètement à la bourre sur mes chroniques mais vous ferez comme si vous n’aviez rien remarqué].

Dans la collection Folio Essai dont je dispose, le découpage se fait ainsi :

  • Tome 1 : Les faits et les mythes
  • Tome 2 : Expérience vécue

Alors, que dire de ce pilier de la littérature féministe du XXe siècle ?! Beaucoup trop de choses pour parvenir à le faire de manière exhaustive mais je vais essayer de brosser les grandes lignes de mes impressions.

Tome 1

Dans ce 1er tome, la philosophe s’attache aux aspects biologiques, historiques, psychanalytiques, etc. qui ont permis de construire l’image sociologique de “La Femme”, telle qu’on la connait aujourd’hui. Elle analyse aussi les différents mythes qui ont été créés pour ancrer cette image [créée par les hommes, pour les hommes].

Cependant ces légendes ont un sens profond. Au moment où l’homme s’affirme comme sujet et liberté, l’idée d’Autre se médiatise. […] A l’époque où le genre humain s’est élevé jusqu’à la rédaction écrite de ses mythologies et de ses lois, le patriarcat est définitivement établi : ce sont les mâles qui composent les codes.

Elle termine d’ailleurs ce tome avec l’analyse des œuvres littéraires de quelques auteurs [Montherlant, Breton, H.D Lawrence, Stendhal] pour déterminer comment ils ont y utilisés ces mythes.

Alors, bien évidemment, certains éléments peuvent être considérés comme datés comme tout ce qui touche au connaissances biologiques ou aux droits des femmes [accès au travail, à l’avortement ou à la contraception, par exemple] qui ont pas mal évolués depuis l’écriture de cet essai. Mais ce qui m’a majoritairement marquée, c’est de voir à quel point Simone de Beauvoir propose des réflexions modernes qu’on retrouve toujours dans les essais féministes écrits aujourd’hui. Notamment, autour des questions de la charge mentale, de la masculinité toxique, d’intersectionnalité ou encore d’écoféminisme. Elle n’utilise pas ces termes, qui ont été créés plus récemment, mais le fond de ses réflexions est le même.

Et pour Simone de Beauvoir, l’un des piliers de l’oppression des femmes, c’est le mariage et le fonctionnement de l’héritage. Par le mariage, tel qu’il a encore lieu à son époque, la femme est maintenue sous la dépendance de son mari et n’a aucune possibilité de s’émanciper.

Pour elle, les femmes ne pourront pleinement prendre les rennes de leur vie qu’à partir du moment où elles pourront être indépendantes sur le plan économique. Et l’on voit effectivement que cela s’est vérifié [même si on a encore du chemin à parcourir].

[…] toute l’histoire des femmes a été faites par les hommes. De même qu’en Amérique, il n’y a pas un problème noir mais un problème blanc ; de même que l'”antisémitisme n’est pas un problème juif, c’est notre problème” (JP Sartre) ; ainsi le problème de la femme a toujours été un problème d’hommes.

Tome 2

Dans le deuxième tome, elle va montrer comment l’éducation que l’on donne à la petite fille, puis à l’adolescente et, enfin à la jeune femme va façonner l’image qu’elle a d’elle-même et de ses capacités d’émancipation. Elle montre bien qu’enfant, la petite fille peut profiter [dans une certaine mesure] d’une liberté quasi identique à celle d’un petit garçon mais que, dès l’adolescence, elle se trouve limitée. C’est à ce moment qu’on lui fait comprendre que son salut viendra de son futur mari et qu’elle doit se préparer à son futur rôle de mère et d’épouse. Les parties concernant l’initiation sexuelle de la jeune fille sont assez glaçantes.

Outre un manque d’initiative qui vient de leur éducation, les mœurs leur rendent l’indépendance difficile. Si elles vagabondent dans les rues, on les regarde, on les accoste. Je connais des jeunes filles qui, sans être le moins du monde timides, ne trouvent aucun plaisir à se promener seules dans Paris parce que, sans cesse importunées, il leur faut sans-cesse être sur le qui-vive : tout leur plaisir en est gâché.

Ensuite, elle décrit la situation de différents types de femmes au sein de la société : la femme mariée, la mère, la prostituée, le femme âgée, … On trouve une certaine chronologie dans la construction de sa réflexion. Elle termine par un vent d'”optimisme” avec une nouvelle figure féminine qui commence à émerger au moment de la rédaction de l’essai : celle de la femme indépendante.

Je me suis vraiment demandé comment cet essai avait été reçu à son époque car elle parle assez librement de la sexualité féminine, de l’importance de la contraception [qu’elle appelle “birth control”] et de la dépénalisation de l’avortement, etc. Rappelons que la pilule et l’avortement n’étaient pas encore autorisés aux femmes à cette époque. Simone de Beauvoir tape d’ailleurs assez fort sur la religion catholique à ce propos. Donc, ce sont vraiment des propos révolutionnaires pour son époque.

Enfin, il y a un autre facteur qui donne souvent à l’homme un visage hostile et change l’acte sexuel en un grave danger : c’est la menace de l’enfant. Un enfant illégitime est dans la plupart des civilisations un tel handicap social et économique pour la femme non mariée qu’on voit des jeunes filles se suicider quand elles se savent enceintes et des filles-mères égorger leur nouveau-né ; un pareil risque constitue un frein sexuel assez puissant pour que beaucoup de jeunes filles observent la chasteté prénuptiale exigée par les mœurs. […] L’existence de méthodes anticonceptionnelles plus sûres et plus convenables aide beaucoup l’affranchissement sexuel de la femme.

On sent également qu’elle est fortement marquée par le communisme car elle parle de la condition des ouvrières, du fait que selon leur classe, les femmes sont plus ou moins enclines à vouloir changer leur condition, etc.

Elle parle aussi longuement des violences qui subissent les femmes tant sur le plan physique que psychologique.

Enfin, elle cite énormément d’œuvres d’autrices, ce qui m’a donné plein de nouvelles idées de lectures : Colette, Virginia Woolf, Édith Wharthon, Radclyffe Hall, Emily Dickinson, Christine de Pisan, …

Pour tout ce que je viens d’évoquer, j’ai adoré ma lecture du Deuxième Sexe qui m’a fait prendre conscience de l’importance de cet ouvrage dans la réflexion féministe. Mais je suis restée consciente de ses défauts et il y en a quand même quelques-uns…

Tout d’abord, les sources ! Je trouve que cet essai manque vraiment de sources quand l’autrice nous énonce certaines réalités historiques ou sociologiques. Les quelques sources qu’elle nous fournit sont essentiellement des extraits d’œuvres littéraires, des témoignages ou des “compte-rendus” de psychanalystes dont la pertinence laisse parfois à désirer.

On sent d’ailleurs que l’autrice est profondément marquée par la psychanalyse qui était en vogue à son époque [parallèlement à ma lecture, j’étais également plongée dans Henry & June d’Anaïs Nin dans lequel j’ai retrouvé beaucoup de réflexions/lieux communs sur la psychologie féminine identiques à ceux énoncés dans cet essai]. Simone de Beauvoir a beau critiquer la psychanalyse dans le tome 1, je trouve qu’elle s’appuie énormément dessus dans son tome 2, ce qui donne parfois des analyses que j’ai trouvées foireuses.

Sur la forme, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup trop de longueurs et de redondances à travers les presque 1000 pages que comptent les deux tomes. Tellement que cela m’a parfois poussée à lire certaines parties en diagonale. C’est dommage, d’autant qu’il pouvait y avoir aussi de magnifiques passages.

Enfin, j’ai trouvé que tout cela manquait de sororité et que certains passages basculaient dans le jugement et respiraient même un peu la misogynie intériorisée. Sans compter ses nombreuses réflexions sur le lesbianisme [en dehors de son chapitre spécifique sur la lesbienne] qui m’ont parfois dérangée. Comme s’il fallait y lire un sous-texte qu’elle n’assumait pas totalement.

Néanmoins, cela reste un ouvrage majeur que je suis heureuse d’avoir enfin pris le temps de lire correctement et qui éclaire pas mal l’évolution des revendications féministes qui ont émergé jusqu’à aujourd’hui. Simone de Beauvoir appelle les femmes à se penser comme des êtres humains à part entière, égales aux hommes, qui ont le droit et les capacités de prendre leur indépendance. Je ne peux donc que vous conseiller de vous pencher dessus, d’autant plus qu’il est encore très accessible.

Infos pratiques

  • Titre : Le Deuxième Sexe
  • Autrice : Simone de Beauvoir
  • Éditions : Folio essais, juillet 2020
  • Nombre de pages : 408 (tome 1 ) et 652 (tome 2)
  • Genre : philosophie, féminisme

 

 

 

7 commentaires

    • Maghily

      J’avoue que si je n’avais pas le club de lecture qui me poussait à continuer, je ne sais pas si je me serais lancée dans le tome 2 directement.
      Surtout que la fin du tome 1 m’avait un peu ennuyée. Je trouve que c’est vraiment une lecture en dents de scie : des moments de fulgurance mais aussi de nombreux passages ennuyeux au possible 😀

      Merci 🙂
      Difficile de s’attaquer à un tel monument mais si ça permet de le désacraliser un peu et de donner envie à certaines personnes de le lire, tant mieux.

      Pour Henry & June, mon très court avis arrive tout bientôt [j’essaie de rattraper mon retard dans mes chroniques].
      En très gros : je pense que c’est un ouvrage très intéressant à étudier pour certains sujets (littérature et psychanalyse, la manière dont elle parle de la sexualité, faire le comparatif avec certaines de ses œuvres littéraires ou avec celles de Miller) mais à lire “juste comme ça”, c’est pas transcendant. C’est une trop grande drama queen pour moi : certains passages m’ont clairement fait lever les yeux au ciel et j’en ai lu en diagonale.
      Je ne sais plus si tu as déjà lu certains de ses journaux ?

    • Maghily

      Je comprends ! J’avoue que c’est vraiment la lecture commune qui était organisée (avec des vidéos en direct sur Insta chaque semaine pour discuter des sujets qui étaient abordés dans la partie à lire) qui m’a motivée à avancer.
      Je ne suis pas sûre, par exemple, que j’aurais enchainé directement sur le second tome sans cela.
      (Après, ya tout à fait moyen de sauter certains passages un peu redondants ;))

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