L'art de la joie
Culture,  Lecture

L’Art de la joie de Goliarda Sapienza

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais chaque fois que je dois rédiger la chronique d’un livre qui m’a marquée, je ressens un blocage et je ne trouve pas les mots justes. C’est encore une fois le cas pour L’Art de la joie de Goliarda Sapienza [que je vous ai présenté il y a peu], mais il faut bien se lancer pour avancer !

Résumé

Modesta est née en 1900, dans un petit village de Sicile. Elle y vit dans une extrême pauvreté avec sa mère et sa sœur, trisomique. Orpheline a neuf ans, elle rejoint un couvent où elle prend conscience de ce qu’elle ne souhaite pas dans la vie. Extrêmement brillante et déterminée, elle va parvenir à s’élever dans cette société qui ne voit pas l’indépendance d’une femme d’un très bon œil. Mais, ce qui définit particulièrement Modesta, c’est sa soif de liberté, qu’importe les événements tragiques qu’elle traverse et ceux-ci sont nombreux dans la première moitié du XXe siècle en Italie…

Ce que j’en ai pensé ?!

J’avais énormément d’attentes face à ce roman qu’on présente régulièrement comme un “must-read” de la littérature féministe. Même si j’ai beaucoup aimé ma lecture et que je lui reconnais de grandes qualités, il ne m’a pas conquise.

Tout d’abord, la forme de ce roman peut parfois laisser perplexe. L’autrice joue avec les codes de la littérature mais aussi du théâtre ou du journal intime, ce que j’ai trouvé original et plutôt bien réalisé dans sa globalité. Le plus souvent, le roman est écrit à la première personne du singulier, du point de vue de Modesta. Puis, d’un coup, on bascule dans une narration à la troisième personne du singulier, comme si Modesta se dissociait de son personnage, pour analyser ses comportements, avant de revenir vers une narration en “je”. Cela peut surprendre et je ne suis pas parvenue à déterminer quand et pourquoi avaient lieu ces changements de point de vue [et celleux qui me connaissent savent à quel point ça peut m’énerver de ne pas comprendre…]. Lorsqu’elle raconte des scènes où interviennent plus de deux personnages, il est fréquent que l’autrice use des didascalies pour rendre compte des dialogues entre les protagonistes. Il s’agit sans doute d’un clin d’œil à sa longue carrière de comédienne. Tout cela donne lieu à des changements de rythmes assez fréquents.

De même, le temps de la narration n’avance pas toujours à la même vitesse. Modesta nous raconte son histoire de manière linéaire mais, par moments, elle peut s’arrêter sur une scène ou une courte période pendant de nombreuses pages puis, soudainement, provoquer une ellipse qui nous fait avancer de plusieurs années. Or, je pense que c’est cela qui m’a parfois le plus frustrée. Elle peut élaborer de longues digressions philosophiques au sujet de la politique [qui sont parfois assez ennuyeuses, soyons honnêtes] mais passer complètement sous silence des périodes ou des évènements qu’on aurait aimé approfondir davantage [ses années d’études ou son séjour en prison, pour n’en citer que deux].

Ce qui fait l’intérêt et la force de ce roman, c’est le personnage de Modesta et sa philosophie de vie. C’est également ce qui a choqué l’Italie au moment de sa sortie et qui a sans doute retardé sa publication. En effet, l’autrice a écrit L’Art de la joie de 1966 à 1976 mais son roman n’a finalement été publié qu’après sa mort, en 1996 car pendant 20 ans, les éditeurs italiens l’ont tous refusé. Comme je l’ai dit, Modesta est une femme libre et indépendante, dans tous les domaines de sa vie : sa carrière, l’amour [qu’il soit charnel ou filial], l’amitié, la spiritualité, etc. Or, elle vit dans une société encore très puritaine [tout comme Goliarda ] qui n’a pas dû voir d’un très bon œil la manière dont elle traitait la religion…

Et le roman commence assez fort, avec différentes scènes pendant lesquelles la petite fille qu’elle était découvre le plaisir sexuel, seule ou avec l’aide d’hommes de son entourage [il y a d’ailleurs une scène assez difficile qu’on pourrait qualifier d’incestueuse, même si le doute persiste]. Ensuite, tout au long de son existence, Modesta expérimente le plaisir que ce soit auprès d’hommes ou de femmes et ces scènes sont largement décrites et décryptées par la jeune femme. C’était la première fois que je lisais un roman qui s’interrogeait autant sur la quête de la jouissance, d’un point de vue féminin. Dans ce sens, on peut le qualifier de roman initiatique puisqu’après avoir été initiée aux plaisirs de la chair, Modesta tente également d’instruire ses amant·es dans ce domaine.

Cette sensation de chaleur qui m’envahit de la tête aux pieds quand la porte se ferma derrière elle me fit passer nausée et vomissement. L’autre fois aussi, enceinte d’Eriprando, je n’avais d’attirance que pour les femmes. Se serait-il agit d’une sorte de défense de l’organisme rassasié d’humeurs masculines et ayant plus besoin de tendresse que d’une pénétration qui, peut-être, pouvait déranger la formation de ce petit être que nous portions à l’intérieur de nous ? C’est sûr que cette douce chaleur faisait du bien.

Par contre, ce qui m’a déplu dans les amours de Modesta, c’est la manière dont l’autrice les mets en scène. Autant la manière dont Modesta pense les relations est novatrice et intéressante, autant, à chaque nouvelle histoire qui débute, j’avais l’impression de lire un mauvais roman l’eau de rose. Cela avait parfois le don de me faire lever les yeux au ciel tant c’était mauvais ! J’ai d’ailleurs été rassurée de ne pas être la seule à penser cela en entendant le podcast que France Culture a consacré à ce roman.

Ce que j’ai également beaucoup aimé dans ce personnage, c’est sa soif d’apprendre, notamment à travers les livres, la plupart du temps interdits par le pouvoir en place. La mère de Goliarda Sapienza [Maria Giudice] était une activiste politique de la gauche italienne et on sent que le personnage de Modesta a été influencée par sa propre éducation. Modesta critique allègrement le mouvement fasciste qui prend de plus en plus d’ampleur en Italie et il lui tient à cœur d’inculquer ses valeurs antifascistes à ses enfants. Mais elle leur fait également découvrir des théories qui appartiennent davantage au domaine du féminisme puisqu’elle aborde, notamment, la question de la charge domestique qui incombe aux femmes ou refuse de cantonner ses enfants dans des cases qui seraient définies par leur genre.

Voilà comment commence la division. Selon elles, Bambolina, à 5 ans seulement, devrait déjà bouger différemment, rester bien sage, les yeux baissés, pour cultiver en elle la demoiselle de demain. Comme au couvent, lois, prisons, histoires édifiées par les hommes. Mais c’est la femme qui a accepté de tenir les clés, gardienne inflexible de la parole de l’homme. Au couvent, Modesta a détesté ses geôlières d’une haine d’esclave, haine humiliante mais nécessaire.

Elle interroge aussi la question de la maternité et de la relation filiale que ce soit avec des enfants biologiques ou non. Là aussi, c’est assez novateur pour un roman de cette époque, j’ai l’impression.

Vous l’aurez compris, L’Art de la joie est un roman riche, empli des convictions idéologiques de l’autrice, qui vaut la peine d’être lu. Par contre, il connaît quelques longueurs et se révèle assez inégal dans sa construction. Je vous le recommande si vous êtes curieux·se de comprendre pourquoi ce roman est un pilier de la littérature féministe et contestataire italienne.

Infos pratiques

  • Autrice : Goliarda Sapienza
  • Titre : L’Art de la joie
  • Traductrice : Nathalie Castagné
  • Edition : Pocket, 2008
  • Nombre de pages : 836 pages
  • Genre : contemporain
  • Challenge : lu dans le cadre de Mars au féminin de FloandBooks
  • Chez les autres : un autre avis très bien construit chez Textualités ou sur la chaîne de Darah que j’ai découverte très récemment

Et vous, vous avez lu L’Art de la joie de Goliarda Sapienza ?

 

 

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